[Portrait de jeune chercheuse] Estelle Fisson, “« Une tradition étrangère à la classe ouvrière » ? L’émergence et la transformation de la cause gay et lesbienne, puis LGBT, dans les syndicats de travailleur·euses français et espagnols (1968-2021)

Votre thèse, réalisée au sein du laboratoire Triangle sous la direction de Sophie Béroud et de Lilian Mathieu, s’intitule « Une tradition étrangère à la classe ouvrière » ? L’émergence et la transformation de la cause gay et lesbienne, puis LGBT, dans les syndicats de travailleur·euses français et espagnols (1968-2021).  Qu’est-ce qui vous a intéressé dans ce sujet ? (votre intérêt scientifique, votre parcours, conditions matérielles telles que la nature de financement, etc.) ?

Ce sujet est né du croisement entre des expériences personnelles, familiales, militantes et professionnelles et des interrogations de recherche. Trois éléments ont été déterminants dans le choix du sujet de la thèse. Tout d’abord, mon histoire familiale, marquée d’une part par le syndicalisme à la CGT PTT et cheminot et d’autre part par l’homosexualité et la bisexualité. Plus tard, mes réflexions ont été influencées par des expériences militantes étudiantes syndicales et féministes/LGBTI. Enfin, lors d’un stage auprès de l’adjointe à la lutte contre les discriminations de la Mairie de Paris Hélène Bidard en 2015, je suis de nouveau confrontée à l’intrication entre cause LGBTI et militantisme politique et syndical à l’occasion d’une rencontre entre l’élue et des membres du Collectif confédéral de lutte contre les LGBTIphobies de la CGT.

Parallèlement, mon intérêt pour le monde ouvrier et les études sur le genre et les sexualités est vif depuis le début de mes études. Depuis mon mémoire de M2, qui porte sur les relations entre féminisme et indigénisme en Bolivie, je cherche à travailler sur des formes d’engagement militant en tensions. Alors que les syndicats français et espagnols sont impliqués dans la cause LGBTI depuis une vingtaine d’années au moment où je commence mon enquête, le constat d’une absence de travaux sur le sujet en France et en Espagne (contrairement aux travaux sur l’Angleterre et plus largement les pays anglophones[1]) finit de me convaincre de l’intérêt du sujet.

Quels concepts et auteur·ices, quelles disciplines ou/et sous-disciplines avez-vous mobilisé.es pour aborder ces questions ?

La thèse fait dialoguer une diversité de disciplines (sociologie, science politique, histoire et civilisation espagnole) et d’outils théoriques. Mon travail est notamment au croisement de la sociologie des relations professionnelles et des organisations, de la socio-histoire de la sexualité et du mouvement gay et lesbien puis LGBT, et de la sociologie politique des problèmes publics.

Je mobilise une approche constructiviste des problèmes publics, attentive au rôle des acteur·ices, de leurs ressources et de leurs registres discursifs dans des luttes de cadrage. Une approche en termes de mise à l’agenda permet de prendre en compte la genèse de la constitution de cette cause en problème syndical. Le modèle d’« histoire naturelle » des problèmes sociaux en quatre étapes, élaboré par Malcolm Spector et John I. Kitsuse[2], a inspiré le plan diachronique de la thèse.

La mise à l’agenda syndical de cette cause peut également se comprendre à l’aune de ce que j’appelle l’« espace de la cause LGBTI ». Inspiré des travaux de Laure Bereni sur la cause des femmes[3], appliqué par plusieurs chercheur·euses francophones aux mobilisations des minorités sexuelles et de genre[4], ce concept aide à penser les mécanismes de convergence de pôles (syndical, associatif, électoral-partisan, académique, etc.) intégrant cet espace, ainsi que les luttes de légitimité qui les opposent, de même que les tensions vécues au niveau individuel entre champ d’appartenance et appartenance à l’espace de la cause.

Le concept d’« espace de la cause LGBT » ne remet pas en question la pertinence de celui de « champ syndical »[5], également utile pour comprendre l’émergence de la cause LGBTI en son sein. En effet, les concurrences entre organisations syndicales, au sein de ces dernières, et entre syndicats et associations sont centrales pour expliquer son avènement. Dans un contexte de concurrence accrue entre syndicats, en particulier depuis la réforme de 2008 sur la représentativité syndicale en France, la gayfriendliness peut en effet apparaître comme un atout comparatif.

Mon approche combine ainsi des analyses aux échelles macro, micro et mésosociologiques, afin de tenir ensemble des facteurs contextuels, organisationnels et individuels pour expliquer la mise à l’agenda de la cause LGBTI dans les syndicats.

Comment avez-vous enquêté sur ce terrain ? Quelles données utilisez-vous ?

Ma thèse couvre une période de 53 ans, de 1968 à 2021. Je mène une comparaison binationale, tout en comparant plusieurs régions dans chaque pays : Paris, Lyon et Marseille en France, Bilbao, Valence, Madrid, Barcelone et Tolède en Espagne, permettant d’élargir l’analyse au-delà des capitales. La comparaison binationale se justifie par les différences de temporalité et de modalités de prise en compte de la cause dans les syndicats français et espagnols, ces derniers pouvant par ailleurs être considérés comme des « cas très similaires » en matière d’histoire et de structuration du champ syndical. Si je me suis principalement penchée sur deux confédérations syndicales majoritaires, fortement représentatives, historiquement d’obédience communiste et reconnues comme des actrices de la cause (la CGT française et les Commissions ouvrières espagnoles), ces deux monographies s’accompagnent de points de comparaisons avec d’autres organisations syndicales, comme l’UGT en Espagne, la CFDT et Solidaires en France.

J’utilise une pluralité de méthodes, complémentaires entre elles, mises en œuvre malgré la difficulté de l’accès au terrain en période de pandémie. J’ai réalisé environ 70 entretiens biographiques approfondis et semi-directifs (dont 26 à distance en période de confinement), environ 200 heures d’observations participantes, et j’ai exploré plus de 33 fonds d’archives syndicaux et LGBT. La thèse s’appuie également sur des archives de presse et sur des sources plus originales, telles que des films documentaires et des récits biographiques ou autobiographiques, visant à contourner les difficultés d’accès aux archives écrites dans les deux pays.

Quelles sont les principales conclusions de votre travail ?

Ma thèse s’oppose à l’idée répandue dans une certaine littérature scientifique d’une altérité radicale voire d’une incompatibilité entre mouvement ouvrier et mouvement gay et lesbien. Elle contredit également celle énoncée par certain·es syndicalistes d’une prétendue continuité « naturelle » entre les deux causes. Enfin, elle conteste l’hypothèse d’une politique volontariste de syndicalisation, sur le modèle anglais et d’autres pays anglophones, sous-jacente à l’émergence de la cause LGBTI. Je soutiens que la mise à l’agenda de la cause LGBTI résulte au contraire d’un travail de construction de cause réalisé par des entrepreneur·euses de cause et favorisé par certains contextes politiques et organisationnels.

Je montre d’abord qu’un contexte politique favorable ne suffit pas à faire émerger la cause LGBTI dans les syndicats. Cela confirme l’autonomie relative du champ syndical à l’égard du champ politique et apporte une nuance à la théorie de la structure des opportunités politiques, tout en soulignant les effets potentiellement démobilisateurs de l’acquisition de nouveaux droits. L’étude a confirmé par exemple que le contexte de la transition démocratique en Espagne a été propice aux alliances entre différents mouvements sociaux pour faire face à un ennemi commun alors considéré à bout de souffle. Cependant, si l’arrivée au pouvoir du Parti socialiste au début des années 1980 en France a favorisé les alliances entre syndicats et mouvement homosexuel, celles-ci se distendent à la même période en Espagne, l’arrivée au pouvoir du PSOE allant de pair avec un affaiblissement du mouvement homosexuel.

Outre le contexte politique, contrairement aux attentes de la littérature (comme par exemple dans les travaux sur la cause des femmes dans les syndicats anglais[6]), les concurrences inter ou intra organisationnelles, loin de constituer un frein au développement de la cause, bénéficient à cette dernière. Je montre notamment que les luttes menées entre factions syndicales (plus « révolutionnaires » ou plus « réformistes ») tendent à bénéficier à cette lutte dans les années 1980-1990, chaque faction voulant se distinguer et se montrer plus « moderne » que l’autre.

Le troisième résultat fort de la thèse consiste à montrer que les personnes LGBTI occupant les positions les plus élevées dans l’organisation ne sont généralement pas des allié·es et opposent des résistances à la cause, alimentant les discussions autour du dilemme entre représentation descriptive et substantive. Ce paradoxe peut s’expliquer par le fait qu’ils et elles ont dû atténuer cette partie de leur identité pour parvenir à de telles positions. De manière générale, l’« identité LGBTI » est assez secondaire dans les modes de présentation et dans les discours des syndicalistes LGBTI, rendant le concept d’habitus homosexuel peu opérant. Contrairement à ce qu’on observe dans le milieu associatif, le rôle des allié·es hétérosexuel·les de la cause LGBTI est fortement mis en avant dans les discours des syndicalistes, et certain·es d’entre elles et eux réalisent un intense travail sur le sujet, en particulier dans le contexte français.

Si ces logiques sont à l’œuvre dans les deux pays, il est frappant de constater que le travail de mise en cohérence des discours et des pratiques associatives et syndicales n’est pas proportionné au niveau d’avancement de la législation. Bien que l’Espagne puisse être considérée comme une démocratie sexuelle parmi les plus avancées du monde, le pôle syndical de l’espace de la cause LGBTI y est plus faiblement institutionnalisé qu’en France. De manière analogue à ce qu’il est possible d’observer dans le cas de la lutte pour la parité, la mise en avant du caractère universaliste de la cause s’est révélé efficace pour convaincre de son importance dans le contexte français.

Comment vos recherches actuelles s’inscrivent dans la continuité de votre thèse (question facultative) ?

Depuis que j’ai soutenu ma thèse, mon premier objectif est d’étudier la manière dont les organisations internationales contribuent ou non à moduler les changements organisationnels des syndicats nationaux. Je travaille présentement sur le rôle de la Confédération européenne des syndicats (CES) dans la mise à l’agenda syndical de la cause LGBTI dans les syndicats nationaux. J’aimerais élargir cette étude à d’autres organisations internationales, encore peu explorées sous le prisme des mobilisations LGBTI, telles que l’OIT, qui a mis en place plusieurs campagnes de sensibilisation et produit des rapports sur les bonnes pratiques en matière de discriminations envers les personnes LGBTI. Je souhaite également poursuivre mon travail de thèse en l’ouvrant à l’étude des changements organisationnels dans des institutions particulièrement hermétiques aux revendications féministes et LGBTI, à l’instar des institutions religieuses.

Bibliographie / Références principales / Pour aller plus loin

  • Références sur le monde anglophone

Marie Cabadi, Lesbiennes et gays au charbon: solidarités avec les mineurs britanniques en grève, 1984-1985, éditions EHESS, 2023.

Miriam Frank, Out in the Union : A Labor History of Queer America, Philadelphia, Temple University Press, 2014.

Jill C. Humphrey, Towards a politics of the rainbow: Self-organization in the trade union movement, Routledge, 2017.

Gerald Hunt, éd., Laboring For Rights, Temple University Press, 1999.

Sue Ledwith et Fiona Colgan, « Gender, Diversity and Mobilisation in UK Trade Unions », in Fiona Colgan et Sue Ledwith (éds) Gender, Diversity and Trade Unions: International Perspectives, Routledge, 2002.

  • Outils théoriques mobilisés dans la thèse

Sophie Béroud, « Sur la pertinence heuristique du concept de champ syndical », in Bourdieu et le travail, Presses universitaires de Rennes, par Maxime Quijoux, Presses universitaires de Rennes, 2015;

Laure Bereni, « Penser la transversalité des mobilisations féministes : l’espace de la cause des femmes ». Christine Bard (éd) Les féministes de la 2ème vague, Presses universitaires de Rennes, pp. 27-41, 2012. 

Sophie Béroud et Martin Thibault, « Penser le champ syndical » [Numéro thématique], ARSS, à paraître en 2026.

Hugo Bouvard, Gays et lesbiennes en politique : Représenter les minorités sexuelles en France et aux États-Unis, Espaces politiques, Presses universitaires du Septentrion Editions, 2024.

Malcolm Spector et John I. Kitsuse, « Social Problems: A Re-Formulation », Social Problems, 1973, vol. 21, no 2, pp. 145‑159.

Massimo Prearo, Le Moment politique de l’homosexualité, Presses Universitaires de Lyon, 2014.

  • Publications d’Estelle Fisson

Estelle Fisson, « La cause LGBT sert-elle d’appui au regain syndical en France et en Espagne ? » in Chambost Isabelle, Cléach Olivier, Dressen-Vagne Marnix, Gregorcic Mirjana, Léon Marie-Virginie, et Sanson David et al (éds.) Questionnements croisés sur le syndicalisme et ses enjeux actuels, Éditions du bord de l’eau, 2026. 

Estelle Fisson, « Des les·bi·ennes respectables. Éthique du travail et morale sexuelle des femmes lesbiennes et bisexuelles dans des syndicats ouvriers français et espagnols », SociologieS [En ligne], 2024.

Estelle Fisson, « La diversité est-elle soluble dans la lutte des classes ? Défendre les droits des LGBT, un nouveau défi syndical », Travail, Genre et Sociétés, [En ligne], 2023, n°49.

Estelle Fisson et Timoté Hébert, « Au nom du père. Ressources et limites d’une enquête sur le syndicalisme par le truchement d’un parent » in Alfandari François, Cárdenas Lina, Doumenc Saphia, Gibard Willy, Winiarski Lucas et Bonanno Anaïs (éds) Enquêter sur les relations professionnelles, ENS éditions [En ligne],  2024.

Estelle Fisson, « “Il faut remettre dans le contexte de l’époque”. Syndicats, mouvement homosexuel et lutte contre les interdictions professionnelles en France et en Espagne dans les années 1970 et 1980 » in Bouvard Hugo, Eloi Ilana et Quéré Mathias (éds) Gais et lesbiennes, ne rasons plus les murs. Années 1970 et 1980, Paris, La dispute, 2023.

 

[1]    Jill C. Humphrey, Towards a politics of the rainbow: Self-organization in the trade union movement, Routledge, 2017; Miriam Frank, Out in the Union : A Labor History of Queer America, avec Internet Archive, Philadelphia, Temple University Press, 2014; Gerald Hunt, éd., Laboring For Rights, Temple University Press, 1999.

[2]          Malcolm Spector et John I. Kitsuse, « Social Problems: A Re-Formulation », Social Problems, 1973, vol. 21, no 2, pp. 145‑159.

[3]     Laure Bereni ,« Penser la transversalité des mobilisations féministes : l’espace de la cause des femmes ». Christine Bard. Les féministes de la 2ème vague, Presses universitaires de Rennes, pp. 27-41, 2012.

[4]     Massimo Prearo, Le Moment Politique de l’homosexualité, Presses Universitaires de Lyon, 2014; Hugo Bouvard, Gays et lesbiennes en politique : Représenter les minorités sexuelles en France et aux États-Unis, Espaces politiques, Presses universitaires du Septentrion Editions, 2024.

[5]     Sophie Béroud, « Sur la pertinence heuristique du concept de champ syndical », in Bourdieu et le travail, Presses universitaires de Rennes, par Maxime Quijoux, Presses universitaires de Rennes, 2015; Sophie Béroud et Martin Thibault, « Penser le champ syndical » [Numéro thématique], ARSS, à paraître en 2026.

[6] Sue Ledwith et Fiona Colgan, « Gender, Diversity and Mobilisation in UK Trade Unions », in Fiona Colgan et Sue Ledwith (éds) Gender, Diversity and Trade Unions: International Perspectives, Routledge, 2002.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
RT18 (19 mai 2026). [Portrait de jeune chercheuse] Estelle Fisson, “« Une tradition étrangère à la classe ouvrière » ? L’émergence et la transformation de la cause gay et lesbienne, puis LGBT, dans les syndicats de travailleur·euses français et espagnols (1968-2021). Relations professionnelles et syndicalisme. Consulté le 19 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/168rt