Votre thèse, réalisée au sein du Centre Maurice Halbwachs (ENS-EHESS-INRAE) sous la direction de Sophie Béroud (Triangle, Lyon 2) et Johanna Siméant-Germanos (CMH, ENS), s’intitule : « « Le sou du prolétariat contre le million du capitalisme ». La pratique des caisses de grève dans le mouvement ouvrier français (1830-2023) : configurations sociales et dilemmes stratégiques des solidarités ouvrières ». Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à ce sujet ?
Mon intérêt initial pour les caisses de grève a été de nature militante : j’ai découvert et pratiqué ce mode d’action lors de mon expérience professionnelle d’une dizaine d’années à la SNCF, en tant que responsable syndical cheminot à la gare St Lazare. Cette expérience m’a convaincu de l’utilité des caisses de grève pour permettre à des grévistes de tenir, malgré des ressources financières vite épuisées. Ma première approche a donc consisté à les saisir comme une tactique de lutte efficace. Mais j’ai ensuite découvert d’autres expériences historiques, d’autres approches stratégiques, et mon enquête a également bénéficié d’un récent regain d’intérêt scientifique pour le financement des grèves, en France mais aussi au Royaume-Uni ou en Espagne, ce qui s’est notamment traduit par la publication de plusieurs articles et ouvrages importants (voir les conseils bibliographiques à la fin de l’entretien).
Quels concepts et auteur·ices, quelles disciplines ou/et sous-disciplines avez-vous mobilisés pour aborder ces questions ?
Ma thèse se situe au point de croisement entre divers champs de recherche : histoire sociale du mouvement ouvrier, de la grève et du syndicalisme, sociologie de l’action collective, sociologie politique du syndicalisme, sociologie des classes sociales, sociologie de l’argent, ethnographie économique, anthropologie du don. Mais le cadre théorique dans lequel s’inscrit ma recherche repose essentiellement sur l’articulation de quatre concepts. Tout d’abord, la conception des classes sociales, de leur division en fractions de classe et de leur antagonisme, telle que développée dans les écrits historiques de Karl Marx. Ensuite, l’approche en termes de champs formulée par Pierre Bourdieu, et sa déclinaison relative au champ syndical proposée par Sophie Béroud. Le troisième concept central est celui de répertoire d’action collective élaboré par Charles Tilly, concept initialement forgé d’ailleurs pour éclairer la centralité croissante de la grève parmi les modes d’actions contestataires. Et il s’agit enfin de l’attention portée aux significations sociales de l’argent, dans la continuité des travaux de Viviana Zelizer.
Comment avez-vous enquêté sur ce terrain ? Quelles données utilisez-vous ?
Mon enquête croise divers matériaux empiriques. J’ai commencé par une enquête ethnographique menée lors de plusieurs grèves en cours. Quinze conflits au total ont été observés, dont sept lors d’immersions relativement prolongées : cheminot·es, postier·es, ouvrier·es d’un entrepôt logistique, employé·es d’un commerce, ouvrier·es d’une raffinerie, femmes de chambre de deux hôtels. J’ai pratiqué sur chacun de ces terrains une ethnographie engagée, en acceptant à chaque fois d’endosser un rôle militant plus ou moins actif au cours de l’enquête. J’ai également mené une soixantaine d’entretiens, essentiellement avec des responsables syndicaux locaux, mais parfois aussi avec des responsables nationaux ou des grévistes de base. Pour les expériences plus anciennes, mon enquête a surtout reposé sur l’exploitation de cinq fonds d’archives : archives patronales de l’Union des Industrie Métallurgiques et Minières (UIMM), archives associatives du Secours Populaire Français, archives municipales de la ville de Gennevilliers, et bien sûr archives syndicales de la CFTC-CFDT, de la CGT confédérale, de la CGT Métallurgie et de la CGT du Livre. Un dernier matériau central a consisté en l’exploitation statistique d’un questionnaire, rempli par 10 000 donateurs et donatrices de la principale caisse de grève en ligne de ces dernières années, ce qui m’a permis de jeter un premier éclairage sociologique sur cette population peu connue jusque-là.
Quelles sont les principales conclusions de votre travail ?
Un premier résultat de l’enquête concerne l’argent des luttes : en croisant la sociologie de l’argent et la sociologie de l’action collective, il vient combler une lacune paradoxale du courant de recherche désigné comme « la mobilisation des ressources ». Loin de jouer le rôle d’un « acide » qui dissoudrait les relations sociales, l’argent apparaît dans ma recherche sous plusieurs visages. L’argent comme support sensible à l’évolution des technologies financières, de l’argent liquide au prêt, aux virements bancaires ou aux cagnottes numériques. L’argent comme monnaie transformée par les usages sociaux qui en sont faits, reflétant des conflits de valeurs et des catégorisations selon sa provenance ou sa destination. L’argent comme vecteur de solidarités, reliant des protagonistes situés à différents endroits de l’espace social dans une même chaîne d’interdépendance. Mais également l’argent comme source de capital symbolique et comme objet de concurrence entre organisations syndicales.
Au cours des presque deux cents ans étudiés, l’enquête a d’ailleurs documenté la relégation de la grève parmi les priorités budgétaires des syndicats, que ceux-ci disposent ou non d’une caisse permanente. J’ai également démontré que la variation de la place des caisses de grève dans les débats syndicaux n’obéit pas à des enjeux de cohérence doctrinaire des organisations, mais plutôt à des jeux de positionnements réciproques, c’est-à-dire à des effets de champ. La fréquence des voltefaces et des retournements tactiques illustre donc la dimension profondément relationnelle du champ syndical. Ma thèse représente de ce point de vue un apport utile à la sociologie politique du syndicalisme, en permettant de saisir les phénomènes syndicaux dans toute leur profondeur historique. Dans le même sens, j’ai pu documenter la puissante inertie qui a amené certaines tactiques de circonstance à se cristalliser dans un ethos syndical, pour être transmises aux générations militantes suivantes comme s’il s’agissait de principes évidents, nécessaires et atemporels. C’est ce qui permet de comprendre, par exemple, le maintien d’une opposition de principe aux caisses de grève dans la CGT, longtemps après que ses conditions d’apparition aient disparu (à savoir le besoin de se distinguer d’une CFDT très investie sur le terrain des grèves). J’ai ainsi mis en lumière les modalités de sédimentation d’une pratique militante, en montrant que l’histoire objectivée des caisses de grève pèse sur les pratiques actuelles même si les protagonistes n’en ont pas connaissance.
D’autre part, ma recherche confirme le caractère co-construit du répertoire d’action collective. La pratique des caisses de grève y apparaît en effet comme le résultat de l’interaction entre syndicats, patronat et État. J’ai par exemple éclairé la permanence, depuis le 19e siècle, des interventions étatiques visant à encadrer, limiter ou handicaper les versements financiers aux grévistes. L’interaction entre syndicats et patronat témoigne quant à elle d’une asymétrie intéressante : alors que la mobilisation financière du patronat est à chaque fois déclenchée par les principaux épisodes de grève interprofessionnelle (1906, 1936, 1968), son équivalent ouvrier et syndical correspond davantage à certains grands mouvements corporatifs. De fait, l’essentiel de la solidarité financière avec les grévistes a été capté à chaque période par une seule corporation : les ouvriers artisanaux au cours du 19e siècle, les ouvriers et ouvrières du textile durant l’entre-deux-guerres, les mineurs en 1948 et 1963, les métallurgistes durant les Trente glorieuses, et les cheminots et cheminotes ensuite. Ces déplacements successifs viennent ainsi confirmer le problème central qui ouvrait ma recherche : celui posé par l’immense difficulté du mouvement ouvrier à mobiliser la classe entière. La construction des solidarités ouvrières apparaît donc comme une nécessité stratégique, visant à compenser la mobilisation intermittente et discontinue des différentes fractions de classe.
Enfin, l’enquête a mis en évidence comment l’histoire des caisses de grève s’entrelace avec celle de grands processus sociaux : l’histoire des solidarités ouvrières se confond d’abord avec la formation de la classe ouvrière, puis avec son intégration sociale, avant d’accompagner l’institutionnalisation du syndicalisme puis la dislocation du mouvement ouvrier, pour finalement alimenter certains ferments de recomposition de classe. Ma thèse vient donc éclairer sous un jour nouveau l’histoire pourtant bien connue du mouvement ouvrier, en abordant cette histoire depuis la construction des solidarités. Pour la période la plus récente, l’enquête a justement montré comment trois configurations de solidarité distinctes coexistent les unes à côté des autres. L’une de ces configurations correspond à la formation d’une alliance politique sur mesure : pour la grève des femmes de chambre, il s’agissait d’une alliance avec les milieux féministes et antiracistes. Une seconde configuration correspond à la constitution d’un large bloc social interclassiste : lors des grèves contre les réformes des retraites, ce bloc regroupait autour d’un même objectif revendicatif des grévistes et des donateurs issus de différentes classes sociales. La dernière configuration correspond à la permanence du mouvement ouvrier traditionnel, appuyé sur des organisations, des traditions et des valeurs largement héritées des périodes antérieures : c’était le cas pour la grève des postier·es. Autrement dit, si les solidarités ouvrières se sont bien élargies et diversifiées socialement, leur périmètre d’origine n’a pas disparu pour autant. On peut toutefois faire l’hypothèse qu’en impliquant d’autres couches sociales, elles pourraient tendre vers la constitution d’une solidarité des subalternes. Ma recherche représente ainsi un apport utile à la sociologie des classes sociales, en se détournant d’une approche statique de la stratification sociale pour se concentrer sur le périmètre mouvant de la classe mobilisée.
Bibliographie / Références principales / Pour aller plus loin
Deux ouvrages classiques :
– Jacques CAPDEVIELLE, Elizabeth DUPOIRIER, Guy LORANT, La Grève du Joint français, Paris, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 1975.
– Michelle PERROT, Les ouvriers en grève. France 1871-1890, Paris, Éditions de EHESS, 2001 [1974].
Et plus récemment :
– Nicolas DELALANDE, La lutte et l’entraide. L’âge des solidarités ouvrières, Paris, Seuil, 2019.
– Jean-Michel DENIS, La CFDT, la Caisse Nationale d’Action Syndicale et la grève. Retour sur un dispositif original de caisse de grève, 2022, Rapport de recherche, hal-03775961.
– Baptiste GIRAUD, Réapprendre à faire grève. La lutte syndicale à l’ère du précariat, Paris, PUF, 2024.
– Diarmaid KELLIHER, Making Cultures of Solidarity, London and the 1984-5 Miners’ Strike, London, Routledge, 2021.
– Ignacio MESSINA, Jon LAS HERAS, « Union strategies in conflict: A comparative study of strike fund institutionalisation and infrastructural resources », British Journal of Industrial Relations, 2024, 62/4, p.878-901
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
RT18 (3 février 2026). [Portrait de jeune chercheur] Gabriel Rosenman « ‘Le sou du prolétariat contre le million du capitalisme’. La pratique des caisses de grève dans le mouvement ouvrier français (1830-2023) ». Relations professionnelles et syndicalisme. Consulté le 18 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15m1z