Portrait de jeune chercheur : Willy Gibard « « Entreprendre et travailler autrement » ? Représentations, pratiques et trajectoires d’engagements dans les coopératives de production à la CGT (1981-2023) »

Votre thèse, réalisée au sein du laboratoire Triangle sous la direction de Sophie Béroud s’intitule « Entreprendre et travailler autrement » ? Représentations, pratiques et trajectoires d’engagements dans les coopératives de production à la CGT (1981-2023) ». Qu’est-ce qui vous a amené à travailler sur ce sujet ? (Votre intérêt scientifique, votre parcours, conditions matérielles telles que la nature de financement, etc.) ?

Lors de mon master 2 en sociologie politique, je me suis intéressé au rapport à la gestion de syndicalistes CGT à la CCAS (Caisse Centrale des Activités Sociales), comité d’entreprise d’EDF-GDF dirigé historiquement par la CGT. Durant mon enquête, l’ESS (l’économie sociale et solidaire) tenait une place importante dans le discours de certain.es syndicalistes rencontré.es. Je suis alors surpris que des syndicalistes CGT souvent communistes aient autant recours à cette catégorie historiquement portée et défendue par la deuxième gauche. C’est par cet étonnement que je commence à rédiger mon projet de thèse afin de comprendre les reconfigurations de l’idéologie cégétiste aujourd’hui. J’obtiens alors fin 2019 un financement CIFRE au pôle économique de la confédération CGT. Très rapidement, cette entrée par l’ESS s’est avérée peu fructueuse. Tout d’abord car l’ESS était une catégorie composite et insuffisamment stabilisée pour pouvoir en faire un objet d’étude à part entière. Ensuite, car ma position de doctorant CIFRE à la CGT me donnait peu à voir les positionnements de la CGT sur cette catégorie économique à laquelle la CGT au niveau confédéral ne s’intéressait peu voire pas du tout. J’ai décidé alors de réorienter plus spécifiquement mon objet d’étude sur une des fractions de l’ESS, les coopératives, et d’étudier les reprises d’entreprise en coopérative par des syndicalistes CGT. Ces dernières avaient le mérite de connaître un certain regain d’activité ces dernières années et d’être centrales dans la stratégie confédérale sur l’économie sociale des années 1980.

Quels concepts, et auteur.ices, Quelles sont les disciplines ou/et sous-disciplines avez-vous mobilisé.es pour aborder ces questions ?

L’objectif de la thèse était double. Elle entendait d’une part renseigner, dans une perspective socio-historique et à différentes échelles, les conditions de l’arrivée de l’incitation à créer des coopératives au sein de la CGT et les manières de se l’approprier. D’autre part, cette thèse cherchait à articuler les conceptions confédérales de ce mot d’ordre aux pratiques concrètes des syndicalistes au sein des coopératives. J’ai essayé alors de saisir les effets de la reprise d’une entreprise sur le travail, sur l’organisation syndicale – ce qui était peu renseigné jusqu’alors – mais aussi sur les trajectoires professionnelles et militantes des salarié.es. Ma thèse accorde une grande place à l’histoire des reprises en coopérative par des cégétistes, pour aider à comprendre les pratiques et les représentations contemporaines. Dans cette perspective, la sociologie politique du syndicalisme, la sociologie des classes populaires, tout comme la sociologie du travail et enfin l’histoire sociale des idées ont largement nourri mon travail.

J’ai porté une attention particulière à la fois aux socialisations des acteur.trices étudié.es, dans la lignée des travaux dispositionnalistes de Maxime Quijoux et d’Anne-Catherine Wagner sur les coopératives, et, dans une perspective plus interactionniste aux carrières militantes et professionnelles des salarié.es en les réinscrivant dans leurs différents moments de vie.

Comment avez-vous enquêté sur ces terrains ? Quelles données utilisez-vous ?

Ma thèse s’appuie sur deux terrains d’enquête principaux, un historique et un ethnographique.

Concernant le terrain historique, j’ai enquêté sur le secteur confédéral à l’économie sociale à sa création dans les années 1980 jusqu’aux années 2000, donc par le « haut de l’organisation ». J’ai également eu une approche par « le bas » de l’organisation sur une reprise concrète d’entreprise en coopérative : la SCOPD Manufrance (1980-1985) située à Saint-Etienne. Pour ce cas, je me suis essentiellement basé sur des matériaux archivistiques de première main. Afin d’observer les différents niveaux de l’organisation, j’ai dépouillé les archives du syndicat de l’entreprise au sein des archives départementales de la Loire, mais aussi les archives fédérales de la métallurgie et enfin les archives confédérales à Montreuil aux Instituts d’Histoire Social de la FTM et de la confédération. J’ai également dépouillé, dans une moindre mesure, les archives nationales afin d’observer le traitement politique et administratif de ce dossier.

Concernant le terrain ethnographique, j’ai suivi tout le processus de reprise d’une entreprise marseillaise que j’ai nommé Messagis dans ma thèse, de la phase de lutte jusqu’à la création de la coopérative. J’ai ensuite été embauché en stage durant un mois et demi au sein de la coopérative nouvellement créée en y occupant quasi l’intégralité des postes de travail. Ce terrain a duré de juin 2020 à décembre 2021. Une deuxième phase d’entretiens biographiques a été menée ensuite avec les salarié.es coopérateur.trices rencontré.es durant la lutte. Ce matériau ethnographique se base donc essentiellement sur des observations participantes et des entretiens. J’ai aussi consulté quelques archives lors du déménagement de l’entrepôt qui restent secondaires dans mon enquête.

Quelles sont les principales conclusions de votre travail ?

Quatre principales conclusions ressortent de mon travail de thèse.

La première éclaire les lentes transformations doctrinales sur le temps long au sein de la CGT. En effet, en prenant les idées comme un objet sociologique à part entière, cette thèse étudie les conditions de production et de reproduction d’une partie de la doctrine économique de la CGT. Dans les années 1980, la CGT adopte une stratégie confédérale coordonnée sur les coopératives de production, bien qu’elles restent secondaires face aux nationalisations. Cette stratégie dévoile les adaptations de la doctrine économique de la CGT durant cette période. Dans les années 1990 et 2000, la référence aux coopératives et à « l’économie sociale » n’est plus coordonnée au niveau national. Le discours sur ces thématiques évolue et révèle les reconfigurations des référents politiques au sein de la confédération, dans un moment d’affaiblissement du référent communiste qui fédérait une appartenance commune à un même idéal. L’étude des années 2020 durant ma CIFRE éclaire alors le relatif manque de référent commun des militant.es CGT aujourd’hui en ce qui concerne « l’économie sociale et solidaire » et aux coopératives de production. Certains militant.es sont très critiques de cette catégorie économique au niveau national quand d’autres (beaucoup moins nombreux.ses) continuent d’investir des institutions de l’ESS tout en portant cette catégorie en interne.

Le second résultat de ma thèse se divise en deux volets, tout d’abord il concerne le rapport des ouvrier.es et plus généralement des classes populaires stabilisées au syndicalisme ; ensuite il explore la place du syndicalisme au sein des coopératives. Je montre dans un premier temps comment des classes populaires en voie de stabilisation et fortement étrangères à l’univers syndical peuvent être façonnées par des pratiques syndicales agonistiques durant leur socialisation militante et combien ces pratiques sont une ressource pour ces classes populaires, les attirant vers le syndicalisme. Ce pouvoir syndical émanant de la cogestion syndicale n’est cependant pas dépourvu de domination, entre pouvoir syndical et reproduction de dominations statutaires qui recoupent des divisions genrées et raciales. L’organisation syndicale était tout de même une vraie ressource pour ces ouvrier.es, qui s’amenuise fortement dans le rapport salarial coopératif.

Le second volet permet ainsi de montrer la difficulté de la CGT à se positionner dans une coopérative et à produire un discours sur les divisions et les dominations traversant le salariat au sein de celle-ci. La CGT produit une représentation homogénéisée du groupe de travail au sein de la coopérative. Ce discours appelle à la défense de la coopérative à travers une certaine morale ouvrière du travail mais ne permet plus la reconnaissance des divisions qui traversent le salariat ni une opposition commune à la direction de l’entreprise rendant plus difficile la subjectivation politique du salariat subalterne. L’organisation syndicale est alors prise dans l’ambivalence, jamais vraiment résolue dans les deux cas étudiés, entre la défense de la coopérative et celle des salarié.es.

Le troisième résultat concerne l’étude des relations de travail au sein d’une coopérative sous direction syndicale. La thèse montre des effets ambivalents sur le travail et son organisation. Elle permet à la fois de dégager des espaces de liberté au sein du travail pour les salarié.es et favorise une organisation du travail moins hiérarchisé ; tout en entrainant dans le même temps un rapport salarial plus personnalisé où persiste des rapports de domination désormais beaucoup moins dicibles au sein de la coopérative. Alors que l’organisation syndicale ne politise plus les dominations vécues dans le travail, les résistances ouvrières deviennent plus infrapolitiques[1] au sein du processus de production perpétuant un quant à soi[2] ouvrier qui n’est plus structuré par l’organisation syndicale. Dans ce bastion syndical aux acquis sociaux importants, la liquidation et la création de la coopérative sont aussi synonymes pour certain.es salarié.es d’un affaiblissement des incitations matérielles à la mise au travail. Pour le salariat subalterne les rétributions matérielles sont fortement intriquées aux rétributions symboliques, ce qui crée des déceptions pour certain.es. Dans le même temps avec le budget contraint de la coopérative, l’amélioration des conditions d’emploi dans celle-ci – avec la fin des intérimaires – n’entraine pas une amélioration des conditions de travail, pire elle contribue à les dégrader car les intérimaires permettaient de desserrer la contrainte productive dans l’entreprise liquidée en doublant certains postes ou en remplaçant les absent.es. La coopérative permet cependant à certain.es ouvrier.es une ascension sociale attendue depuis longtemps et vient ainsi satisfaire les envies de promotion sociale d’une fraction de la classe ouvrière militante de l’entreprise.

Enfin, le quatrième résultat de ma thèse, que j’aimerais d’ailleurs continuer d’explorer, est de montrer l’intrication de l’élargissement de l’État néolibéral avec le développement de certaines coopératives de production. Comme d’autres travaux l’ont dévoilé pour le monde associatif[3] et dans des configurations différentes – car les coopératives de production sont moins dépendantes des subsides étatiques – l’État néolibéral en expansion peut parfaitement s’accommoder des coopératives dans la mise en marché et la dérégulation de certains secteurs. C’est le cas de la distribution de la presse étudiée dans l’un des cas de ma thèse. Plus encore, les coopératives de production peuvent contribuer à faciliter son élargissement. Dans le cas de la distribution de la presse, l’État cherche depuis de nombreuses années à déréguler ce secteur et à réduire le pouvoir hégémonique du syndicat du livre CGT. Dans cette perspective, une loi est adoptée en octobre 2019, qui prévoit l’ouverture à la concurrence en 2023. Dans ce contexte législatif, la période de crise sanitaire constitue une fenêtre d’opportunité pour l’État : elle lui permet de se désengager de ce secteur, comme cela était en projet au sein de certaines fractions politiques depuis longtemps. La création des SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif) établies à Lyon et à Marseille, dans les deux entrepôts les plus structurés syndicalement pour sauver les emplois, a entraîné un transfert de la responsabilité en matière de distribution de la presse de la puissance publique aux salarié.es. Un certain nombre d’entre elles et eux perçoivent désormais leur activité sous le prisme du service public, de la vertu, du désintéressement, valeurs compatibles au nouvel esprit du capitalisme, alors même que l’État se désengage de sa responsabilité dans ce secteur. Son désengagement va donc de pair avec une dérégulation de celui-ci. La mise en place de la coopérative devient pour l’État néolibéral une solution à moindre coût pour mettre fin au pouvoir du syndicat du livre CGT dans la distribution de la presse, tout en transférant la responsabilité de la gestion à cette dernière. Ce résultat n’est pas issu d’une stratégie préétablie de l’État, qui n’est pas homogène par ailleurs, il s’accommode cependant fort bien de la mise en place de ces coopératives.

Comment vos recherches actuelles s’inscrivent dans la continuité de votre thèse (question facultative) ?

Je suis actuellement post-doctorant dans l’une des équipes de recherche de la Post-enquête REPONSE (Relation professionnelle et négociation d’entreprise) de la DARES (Direction de l’Animation de la recherche, des Études et des Statistiques).  Ce postdoc me permet de prolonger la question de l’engagement syndical (que j’avais surtout observé sous le prisme coopératif dans ma thèse) en m’intéressant cette fois aux conditions d’exercice des mandats de représentant du personnel dans un contexte de centralisation des institutions représentative du personnel depuis l’ordonnance Macron de 2017. Je découvre aussi le volet employeur, en enquêtant sur des représentant.es patronaux que je n’avais pas du tout rencontré durant ma thèse et de pouvoir m’intéresser à la littérature sur les mondes patronaux.

Bibliographie / Références principales / Pour aller plus loin

-Willy Gibard et Chloé Lebas, Défendre les travailleur.euses en gérant les entreprises ? Quand syndicats et coopératives se rencontrent, Bordeaux, Le Bord de l’eau Éditions, 2025.

-Willy Gibard, « La reprise d’entreprise en coopérative après une lutte syndicale : une utopie confrontée à ses réalités ? », Mouvements, 2024, n°117, p. 152-161.

-Maxime Quijoux, Adieux au patronat, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2018.

-Anne Catherine Wagner, Coopérer : les Scop et la fabrique de l’intérêt collectif, Paris, CNRS éditions, 2022.

-Ada Reichhart, La forme de vie coopérative : Émancipation et démocratie au travail, Bordeaux, Le Bord de l’eau Éditions, 2024

-Baptiste Giraud, Karel Yon et Sophie Béroud, Sociologie politique du syndicalisme, Malakoff, Armand Colin, 2018.

 

[1] Scott (J. C.), La domination et les arts de la résistance : fragments du discours subalterne, Paris, Éditions Amsterdam, 2019.

[2] Lùdtke (A.), « Ouvriers, Eigensinn et politique dans l’Allemagne du XXème siècle », Actes de la recherche en sciences sociales, 113 (1), 1996.

[3] Hély (M.), Simonet (M.), dir., Monde associatif et néolibéralisme, Paris, PUF, 2023.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
RT18 (26 novembre 2025). Portrait de jeune chercheur : Willy Gibard « « Entreprendre et travailler autrement » ? Représentations, pratiques et trajectoires d’engagements dans les coopératives de production à la CGT (1981-2023) ». Relations professionnelles et syndicalisme. Consulté le 19 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/157ld